Pour la liberté de philosopher : il faut réintégrer Spinoza, Marx, Gramsci et les penseurs critiques dans les programmes des lycées italiens |
Le 23 avril 2026, le ministère italien de l’Instruction et du Mérite a rendu publiques de
nouvelles « Indicazioni Nazionali per i Licei ». Derrière ce texte technique se cache une
décision lourde de sens : la marginalisation, voire la disparition, du canon des auteurs
enseignés en Philosophie de Penseurs aussi fondamentaux que Spinoza, Karl Marx,
Antonio Gramsci, Leibniz, Fichte ou Schelling.
Nous, universitaires, enseignants, chercheurs et citoyens attachés à la liberté
de penser, demandons solennellement au gouvernement italien de renoncer
à cet appauvrissement du canon philosophique et de réintégrer pleinement
ces auteurs dans les référentiels nationaux.
En 1670, Spinoza publiait le Tractatus theologico-politicus. Il y défendait la Liberté de
Philosopher contre les partisans d’un pouvoir monarchique et d’une théologie intolérante,
adversaires du pluralisme des opinions, des croyances et de la libre recherche en
philosophie comme dans les sciences. Spinoza y affirmait que la tentative de réduire au
silence la Liberté de Penser est contraire au bien commun, finit par attiser la haine, et que
c’est au contraire cette liberté qui garantit la paix et la sécurité de l’État.
Retirer Spinoza des programmes, ce n’est pas simplement priver des générations de lycéens
d’un chapitre d’histoire de la Philosophie. C’est les priver de l’auteur même qui a posé, avec
la plus grande rigueur, les fondements théoriques de la Laïcité et de la Liberté de
Conscience.
Spinoza n’est pas la seule victime de ce gouvernement. Priver les lycéens de Marx, de
Gramsci, mais aussi de Hobbes, Locke et Rousseau dont l’importance est relativisée, c’est
affaiblir leur capacité à interroger le monde tel qu’il est, plutôt qu’à le subir tel qu’on le leur
présente. Le cas d’Antonio Gramsci est plus révélateur encore : hier Penseur italien
emprisonné par le régime fasciste, aujourd’hui le gouvernement Meloni veut l’effacer des
mémoires, de surcroît, au moment même où la place de Giovanni Gentile, Philosophe
officiel du Régime mussolinien se trouve renforcée dans ces mêmes référentiels.
Ce qui se joue en Italie ne peut être dissocié d’une tendance plus large que l’on observe,
sous des formes variées, partout où l’extrême-droite accède au pouvoir. Aux États-Unis,
l’Administration Trump a multiplié les offensives contre l’enseignement de la « Théorie
critique de la race », interdit des ouvrages dans les bibliothèques scolaires, et fait pression sur
les universités pour qu’elles renoncent à des programmes jugés trop progressistes, sous
peine de sanctions financières.
En Argentine, Javier Milei a engagé des coupes budgétaires drastiques dans
l’Enseignement supérieur et la Recherche publique, tout en multipliant les attaques
rhétoriques contre les sciences sociales qu’il qualifie de vecteurs d’« endoctrinement
collectiviste ». En Hongrie, Viktor Orbán a poussé hors du pays la Central European
University, restreint l’autonomie des universités publiques et fait interdire l’enseignement
des études de genre.
À chaque fois l’extrême-droite tente de réécrire le canon éducatif et académique pour
affaiblir les outils de la pensée critique, présenter comme « idéologique » ou « partisan » tout
savoir qui interroge les rapports de domination, et redéfinir ce qu’une nation doit retenir de
son propre héritage intellectuel. Le retrait de Spinoza — Philosophe de la Tolérance — et
de Marx et Gramsci — Philosophes de la critique sociale — des lycées italiens s’inscrit dans
cette même dynamique, quelle que soit la manière dont on la qualifie officiellement.
L’enjeu dépasse donc le seul cas italien. Il concerne la Liberté académique et la Liberté
d’enseignement comme biens communs universels, que les Constitutions démocratiques, y
compris la Constitution italienne elle-même, ont vocation à protéger. Une école qui n’ose
plus transmettre les Penseurs qui dérangent, qui interrogent l’ordre établi ou qui défendent
la tolérance contre l’intolérance, n’est plus une école qui forme des citoyens libres : elle
devient un instrument de reproduction idéologique.
Nous demandons donc au ministère italien de l’Instruction et du Mérite :
1. De réintégrer pleinement et explicitement Spinoza, Leibniz, Fichte, Schelling, Marx
et Gramsci dans le canon des auteurs de référence des « Indicazioni Nazionali per i Licei » ;
2. De garantir, dans la lettre comme dans l’esprit du texte, la liberté effective des
enseignants de construire des parcours pédagogiques fondés sur la diversité et la richesse
de la Tradition philosophique, sans pression implicite exercée par les éditeurs de manuels
ou par l’architecture même des référentiels ;
3. D’ouvrir un véritable dialogue avec la Communauté philosophique et enseignante,
au-delà d’une consultation à choix fermés qui ne permet pas l’expression d’un désaccord
argumenté.
La Philosophie appartient à quiconque veut apprendre à penser par soi-même.
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Je m’associe à cet Appel sous l’égide de l’Association Internationale de la Libre Pensée.
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